Europe des libertés ou Europe des polices ?
par Giorgio Agamben
Il y a quelques années, à l'occasion du retour en Italie de Toni Negri,
j'avais tenté de réfléchir sur le bon usage de la mémoire et de l'oubli au
regard de cette période récente de l'histoire italienne que l'on continue
d'appeler les Années de plomb.
Si je reviens aujourd'hui sur cette question à propos de l'extradition des
citoyens italiens réfugiés en France, c'est parce que ce qui est en jeu ici
n'est pas seulement le rapport d'un Etat de l'Union européenne avec son passé
plus ou moins lointain. En réalité, la question concerne tous les Européens,
parce qu'il en va de l'image même de l'Europe qui est en train de se
construire.
Cette image repose sur le présupposé selon lequel, puisque tous les Etats
membres de l'Union sont des démocraties, il est impossible qu'il existe des
réfugiés politiques provenant de l'un d'entre eux. Un tel principe est une
fiction, dont l'hypocrisie est évidente. La figure de l'exilé a accompagné
l'histoire de la démocratie depuis ses origines en Grèce classique, et il est
probable qu'elle continuera à le faire, du moins tant que le processus de
dépolitisation actuellement en cours dans les pays industriels avancés n'aura
pas liquidé tout conflit politique.
La démocratie est un concept complexe, qui, comme le sait tout juriste
sérieux, ne peut en aucune manière se réduire à un dispositif électoral
déterminé. Elle implique une série de principes et de critères que l'évolution
des Etats modernes a si gravement remis en question que la simple opposition
entre démocratie et dictature ne semble plus pertinente.
Non seulement la liberté de penser et la possibilité même de la formation
d'une volonté politique sont aujourd'hui dangereusement conditionnées par la
manipulation des médias, mais le principe même de la séparation des pouvoirs a
été progressivement érodé par le recours toujours plus fréquent au paradigme de
l'urgence comme système de gouvernement.
Sans doute peu de Français savent-ils que les lois qui ont permis de
condamner les réfugiés politiques italiens (la loi n° 191 du 21 mai 1978, dite
"loi Moro", et la loi n° 15 du 6 février 1980) ne sont pas, au sens
propre, des lois, mais de simples ratifications de décrets d'urgence émis par
l'exécutif (respectivement le 28 mars 1978 et le 15 décembre 1979). Dans les
trente dernières années, en particulier en période de crise politique,
l'activité du Parlement italien n'a pas consisté à légiférer, mais à ratifier
les mesures d'urgence de l'exécutif, en contradiction évidente avec le principe
de la séparation des pouvoirs.
Plus généralement, l'adoption des paradigmes de la sécurité et de l'urgence
comme instruments de gouvernement est en train de transformer partout en
profondeur le sens des institutions démocratiques. Ne voyons-nous pas
aujourd'hui le gouvernement d'un Etat, jadis berceau de la démocratie, imposer
au nom de l'urgence à ses concitoyens et au monde entier un état d'exception
permanent, où les plus inhumaines violations de la Constitution et des
principes du droit deviennent la règle ?
Dans ces conditions, il est essentiel que la fiction selon laquelle les
citoyens de l'Union européenne ne peuvent être des réfugiés politiques soit
reconnue comme telle. Qu'adviendra-t-il le jour prochain où seront admis dans
l'Union des Etats dont l'histoire récente est celle de génocides et de la
répression violente de populations entières ? Dira-t-on alors, en gommant
l'histoire, que de ces pays-là non plus ne sont jamais partis des exilés
politiques ?
La France, avec la doctrine Mitterrand, a donné la preuve qu'elle voulait
une Europe des libertés et pas seulement des polices. Il est essentiel qu'elle
n'abandonne pas cette politique aujourd'hui.
(Traduit de l'italien par Joël Gayraud.)
Giorgio Agamben est philosophe
LE MONDE - EDITION DU 04.10.02